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Notre message en mémoire du 29 juillet 1958

By   /  July 29, 2019  /  No Comments

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Soixante-et-un ans après le fait d’armes des 28-29 juillet 1958, les familles souhaitent porter à la nation et à notre Histoire leur témoignage sur la vie, l’action et la mort du capitaine Alix Pasquet, des lieutenants Philippe Dominique et Henri Perpignand, tombés le sabre à la main pour libérer la nation du joug de la dictature la plus sanglante qu’elle ait connue. La Fondation Devoir de Mémoire – Haïti salue le courage de ces militaires qui auraient redonné à l’Armée d’Haïti le sens de sa mission, l’honneur et la fierté de son uniforme.

our les Aïeux, pour la Patrie

O Dieu des Preux, O Dieu des Preux …

Les acteurs

Alix Pasquet, fils de Dasni Pasquet et Louise Beaufant, est né le 14 novembre 1919. Joueur du Violette Athletic Club et de la sélection nationale, il a par la suite présidé le Violette puis la Fédération haïtienne de football. Après ses études de droit, il s’est enrôlé dans la 8e promotion de l’Académie Militaire et fut commissionné en juillet 1941. Pilote au Corps d’Aviation, il fit partie d’un groupe de 5 jeunes Haïtiens qui partirent en février 1943 pour être forméS au Tuskegee Flight School. Pendant la seconde Guerre mondiale, ces pilotes talentueux mettent à leur compteur plus de 200 missions de combat pour le compte de la US Air Force, en grande majorité victorieuses. Le Congrès des États-Unis a honoré les Tuskegee Airmen dans une cérémonie en présence du président Georges W. Bush le 29 mars 2007. Le certificat d’Alix Pasquet à titre posthume a été remis à son fils cadet Alix II.

Marié à Denise Ethéart, le couple a donné naissance à trois garçons, Gilbert, Alix II et Bernard. Lors des évènements du 25 mai 1957 où l’Armée d’Haïti s’est affrontée dans un combat fratricide au Champs de Mars, il s’est rangé autour du colonel Pierre Armand. Il dut prendre le chemin de l’exil le 7 juillet 1957.

La nation reste reconnaissante au capitaine Alix Pasquet de la construction du Stade Paul Eugène Magloire rebaptisé Stade Sylvio Cator à la chute de l’ex-président. Les installations rénovées ont accueilli le championnat de la Concacaf en novembre 1973. Vainqueurs, les joueurs haïtiens se rendent en Allemagne et offrent à leur pays sa première participation à une coupe du monde de football, le 15 juillet 1974.

Philippe Dominique est né le 12 mars 1921. Ses parents, Léopold Dominique et Marcelle Pereira, avaient été profondément préoccupés par sa décision de choisir le métier des armes. Il reste déterminé à servir son pays et intègre la 9e promotion de l’Académie Militaire entre octobre 1940 et janvier 1942. Le 16 juillet 1942, il devient officier de service au Palais National jusqu’au début de la présidence de Paul Eugène Magloire. Il part pour Fort Beninng en Alabama à l’école d’infanterie de l’Armée des États-Unis en 1950.  Il fonde le Centre Equestre de l’Armée d’Haïti en 1952 à son retour de l’École Française de Cavalerie à Saumur. Philippe Dominique a épousé Daniella Pasquet, sœur d’Alix Pasquet, le 13 mars 1946. De cette union naquirent Geneviève, Richard et Philippe. À son retour de France, sa femme ayant ouvert une des premières boutiques de fleurs du pays, il se met, en plus de son service équestre, à cultiver des roses à Kenscoff. Cela lui a valu de recevoir un prix du Festival des roses de Miami en 1955. Le 25 mai 1957, au poste militaire de Fort Dimanche, il embarque armes et munitions à destination du Corps d’Aviation où siège le colonel Pierre Armand. Il doit par la suite gagner l’ambassade de France avec son beau-frère Alix Pasquet. Ils partent en exil avec leurs familles le 7 juillet 1957 à destination de Miami.

Le Centre Equestre de l’Armée d’Haïti que le lieutenant Philippe Dominique a érigé puis commandé pendant 5 années n’a pas subsisté à son départ.

Henri Perpignand né le 23 décembre 1916 à Port-au-Prince, est le fils d’Angélique Perpignand et du sénateur Denis Saint-Aude, président de la Chambre Haute et beau-frère du président Élie Lescot. Henri est le petit-fils du général Joseph Morency Perpignand, le premier maire de Port-au-Prince. Lauréat de la classe de Philo à Saint-Louis de Gonzague, et de le promotion 1935 de la Faculté de Droit conjointement avec Me Arnold Charles et Me Dantès P. Colimon. De l’Académie Militaire, il est commissionné le 5 juillet 1941 et est affecté immédiatement au Palais National comme officier administratif successivement sous les présidences de Sténio Vincent, Élie Lescot, Dumarsais Estimé et Paul-Eugène Magloire. À la chute de ce dernier, il part en exil le 13 décembre 1956. À New York, il enseigne le français à l’Université Columbia.

Odette Favard, son épouse, lui donne onze enfants, Édouard, Robert, Gladys, Henri, Évelyne, Elle, Maude, Guy, Claude, Gilbert et Michelle.

Le lieutenant Perpignand, a entre autres, œuvré à la construction de la Minoterie qui continue de fournir le pain quotidien à bien de familles haïtiennes.

Le contexte 1956 – 1957

Le président Paul-Eugène Magloire part en exil en décembre 1956. Les forces politiques en présence, n’arrivent pas à un point d’accord minimal sur la manière de conduire le pays vers des élections crédibles. L’Armée est encore une institution qui peut imposer et garantir l’ordre et la sécurité publiques. Le 1er août 1956, l’Armée nationale fêtait grandiosement l’anniversaire de son « haïtianisation » vingt-deux ans après le départ du dernier soldat américain en 1934. Le Champ de Mars paré de ses atours de fête a vu défiler devant ses milliers de spectateurs tant fiers qu’ébahis plusieurs divisions dont la cavalerie, les fantassins, les marins, les cadets… tandis que les appareils de l’escadron des forces aéroportées donnaient le frisson par les figures acrobatiques effectuées avec brio. Un an plus tard, le 25 mai 1957, l’institution vacille du poids de ses incertitudes, victime déjà de pratiques politiciennes. Ce samedi vingt-cinq mai de l’année mil neuf cent cinquante-sept marque le début de la fin de l’Armée d’Haïti. Malheureusement, ce ne sera point sa dernière déconvenue.

Alix Pasquet et Philippe Dominique maintenant réformés de cette armée en lambeaux quittent le pays en juillet 1957, sans abdiquer de leur mission, de leur idéal de soldats, défenseurs de la Patrie. Rejetés, ils partent brisés. Le resteront-ils ?

Le lieutenant Henri Perpignand les avait devancés le 13 décembre 1956 au lendemain de la chute de Paul-Eugène Magloire.

En fin de compte, les élections fortement contestées sont organisées ; le général Kébreau laisse au candidat Duvalier le choix de l’emplacement de certains bureaux de vote et de celui d’arrêter la date de ces joutes. Le médecin les fixe au 22 septembre, anniversaire de la tuerie des Libéraux par les hordes de Lysius Félicité Salomon Jeune en 1883. François Duvalier prête serment un mois plus tard, toujours un 22, celui d’octobre. Le fétichisme des chiffres frappe trois coups, la tragédie des Duvalier, père et fils, s’apprête à se dérouler. Apparement timide, l’agneau parrainé par son mentor le général Antonio Kébreau, s’organise pour prendre le pouvoir. Il mise sur son homme de main Clément Barbot qui s’est illustré pendant la récente campagne électorale comme poseur de bombes.

Naissance de la dictature et de la résistance

L’année 1958 débute par l’enlèvement de la journaliste Yvonne Hakim Rimpel.  Elle est battue et laissée pour morte par les terroristes à la solde du funeste Barbot, connus comme les cagoulards du nom de ce bout de vêtement cachant leur identité et leur ignominie. Duvalier protégé par les ombres de cette nuit d’horreur ne peut résister au plaisir malsain de voir souffrir cette jeune et belle femme journaliste au talent acerbe, pasionaria de la liberté et de la vérité. La peur s’installe au fur et à mesure que la machine répressive s’active dans les premiers temps pour n’éliminer que les opposants.

Hélas, « pi ta pi tris » !

Le gouvernement prétend avoir déjoué un projet d’attentat contre la vie du président qui devrait s’exécuter lors de la parade du premier mai 1958. La veille, un dépôt d’explosifs est repéré dans la zone de Mahotières. L’hypocrite docteur arrache son propre masque. La répression frappe maintenant aux portes de ceux qui pensent détenir des factures en attente de paiement. Ils ignorent encore que François Duvalier n’a point de dettes.

« …la reconnaissance est une lâcheté », dira-t-il ; le général Antonio Kébreau, son chef d’État Major, sculpteur de sa présidence, est limogé le 12 mars 1958.

Les membres de l’opposition qui en ont les moyens prennent le chemin du départ, sinon se terrent dans le maquis. Du désert de l’exil, les nouvelles de la Mère Patrie sont de plus en plus alarmantes. Duvalier entreprend de former et d’armer des civils attachés exclusivement à sa personne. Même les officiers duvaliéristes ne se sentent plus à l’abri de cette machine répressive montée par Clément Barbot. « La révolution mangera ses propres fils », selon le bréviaire duvaliériste. Tous y passeront, les plus valables d’abord, ceux dont l’échine dorsale ne savait se plier, ceux sur qui le pays aurait pu compter. Les proscrits du régime s’installent à travers le monde avec de faibles moyens disponibles. Un mot, un seul, donne sens et saveur à leur quotidien : le retour.

La recette s’agrémente de tous les ingrédients, les nouvelles d’Haïti se passent et se repassent, chacun y ajoute son grain de sel jusqu’à souvent dénaturer la sauce. De la banlieue de Miami en pleine expansion, à partir de leur résidence commune, Pasquet et Dominique décident puis organisent le retour. En gens d’armes, la voie militaire est priorisée.

Y en avait-il une autre ?

Les premiers contacts sont pris avec les compagnons récemment arrivés en Floride. Ces messieurs répondent peu ou prou à l’appel. Néanmoins, Pasquet et Dominique commencèrent à acheter des armes avec leurs propres moyens et les cachent dans leurs greniers. D’autres frères d’armes restés en Haïti organisent des camps d’entraînement pour des troupes qui viendront en renfort quand l’attaque atteindrait le Champs de Mars. À New-York, se scelle l’unité pour libérer la patrie et permettre à l’Armée de métier de s’émanciper de la mainmise politicienne duvaliériste. Les trois militaires multiplient les contacts.

Perpignand pense pouvoir compter sur le retour de l’ascenseur. Hier membre du cabinet du président Magloire, il s’était fait des « amis ». Peu de contributions concrètes sont versées mais abondent des promesses généreuses, des déclarations verbales, nombre de conditions et de considérations personnelles. Déjà, le démon du gâteau à partager remonte des valises en exil. Les militaires tiennent bon, l’opération ne consent aucune hypothèque, ne fait aucune promesse même quand la moisson devrait être abondante. Henri Perpignand donne en gage tous ses biens personnels et ceux de son épouse contre un prêt de quinze mille dollars. Somme remboursée par sa famille après 1986. L’homme d’affaires haïtien Charles Féquière contribue à hauteur de quatre mille dollars, au péril de sa vie, celle de sa famille et de ses biens.

Arthur Thomas Payne est un shérif du comté de Dade en Floride. Vieille connaissance d’Henri Perpignand, ils ont travaillé au montage de la minoterie conjointement avec le député André Jeanty. Fier de son expression créole teintée d’anglicismes, il effectue pour le compte de Pasquet et Perpignand, sous couvert d’être un reporter photographe, pas moins de quatre missions de reconnaissance à Port-au-Prince où il se fait arrêter puis bannir. Il y a préalablement rencontré entre autres le capitaine Daniel Beauvoir et le lieutenant de vaisseau Raymond Lafontant avec qui Perpignand entretient une correspondance soutenue, les deux appartenant à la huitième promotion de l’Académie militaire. À Miami, Payne approche des hommes de la police municipale pour les convaincre de prêter service à une opération qui doit les conduire à Port-au-Prince. Sont retenus les noms de Dany Jones, Jesse Goodwin qui avait accompagné Arthur Payne lors d’un voyage de reconnaissance, et Michaël O.Brien.

Étaient-ce des mercenaires?

Un individu s’est confié au Bureau Fédéral d’Investigation (FBI) sur demande de la commission d’enquête de la Police Métropolitaine du comté de Dade. Approché par Arthur Payne, il aurait décliné un cachet de deux mille dollars pour « escorter une autorité qui devrait effectuer un voyage prochainement vers Haïti ». De ces éléments d’enquête, les autorités haïtiennes sont régulièrement informées par le truchement de leur consul général à Miami M. Raymond Moyse, selon ce que rapporte le Miami Herald en son édition du 30 juillet 1958.

Au matin du 9 juillet, Dany Jones met le cap vers le Sud, il quitte Miami en voiture avec Jesse Goodwin, Michaël O’Brien, Nelson G. Cloud et Kenneth Neubauer. Arrivés à Key West, ils approchent le capitaine Joe D. Walker pour louer ses services et ceux de son bateau le Molly C, une embarcation de pêche de dix-sept mètres. À la tombée de la nuit du 23 juillet, elle remonte vers le Nord, à destination de Marathon, petite île des Keys de la Floride. Là auraient embarqué le capitaine Pasquet, les lieutenants Dominique et Perpignand. Nelson G. Cloud et Kenneth Neubrauer choisissent d’abandonner le navire.  Ils doutent fort des capacités de Walker d’arrimer le Molly C.  en un point des côtes haïtiennes.

Première panne mécanique ou simple escale, les passagers mettent pied à terre à Nassau. Le consul haïtien Nestor Chavannes est un ancien arbitre de la Fédération haïtienne de football, une vieille connaissance de Pasquet. Récemment appointé aux Bahamas par le nouveau pouvoir de Port-au-Prince, il vient constater la présence sur l’île de ces anciens militaires. Les informations recueillies ne permettent pas d’établir s’il a avalisé la prétendue thèse d’une pêche aux langoustes justifiant leur présence à Nassau. Le rafiot quitte les lieux le 26 juillet ; une nouvelle avarie l’arrête au large de Délugé, proche de Saint-Marc. Nous sommes le 28 juillet 1958.

Le débarquement et l’attaque

La situation présente une délicatesse au large des côtes d’Haïti, car il n’existe aucune possibilité d’y réparer le navire sans attirer l’attention, le groupe est présentement en zone hostile, la consigne est d’avancer. Rapidement, les étrangers se chargent de procéder au débarquement de la cargaison militaire en laissant les officiers haïtiens en sécurité à bord du Molly C. Les passagers du rafiot voient venir un véhicule de l’Armée d’Haïti, ils ignorent que tous les postes militaires du pays sont en condition C, code d’alerte en prévision de troubles imminents. L’avis vient du commandant en chef, Maurice Flambert. Il reste encore étrange que l’ordre écrit et transmis à tous les districts militaires du pays ne soit pas parvenu aux Casernes Dessalines, où siège ce Général.

La Jeep flanquée d’un détachement venant de Saint-Marc croit être en présence de contrebandiers introduisant du whisky et des cigarettes comme ce fut récemment le cas dans la zone; le véhicule se rapproche dangereusement. Les étrangers ouvrent le feu, le lieutenant Fénelon Léveillé est touché, un soldat meurt sur le champ. Arthur Payne est atteint à la cuisse ; Léveillé rend l’âme à l’hôpital de Saint-Marc malgré toute l’assistance médicale fournie par le Dr Ledan. Le facteur temps s’impose aux opérateurs. Pasquet, Dominique, Perpignan revêtent leur uniforme de l’Armée d’Haïti et s’emparent du véhicule militaire, qui ne peut emporter qu’une partie du matériel. L’engin tombe en panne d’essence à hauteur de l’Arcahaie, il avait déjà franchi deux postes de police sans attirer aucune attention. La nature de sa cargaison oblige les insurgés à opérer un transfert rapide. Ils interceptent une camionnette de transport public, un tap-tap tatoué des slogans « Malgré tout, Dieu Seul Maître, Ma douce Clairmène » immatriculé au No. P-8028. Tandis qu’ils s’acheminent vers la capitale, le lieutenant de vaisseau Raymond Lafontant, camarade de promotion de Pasquet et de Perpignan, devait comme convenu les attendre aux Gardes Côtes[Fd1] .

Dominique est au volant, Perpignan et Pasquet à ses côtés ; à l’arrière sont assis avec la cargaison, Arthur Payne, Dany Jones, Levant Keistein, Robert Hickey, et le capitaine Joe D. Walker qui ne pouvait rester à Délugé, et assurer seul la sécurité de son embarcation. À la porte des Casernes Dessalines, Pasquet prétend emmener en détention des étrangers fauteurs de troubles, le caporal de garde Riboul André est froidement exécuté. Le lieutenant Constant Champagne, officier du jour, est lui aussi tué ainsi que le lieutenant Alphonse Édouard, médecin de l’Armée, l’adjudant Théophile Dorsainville, le Sergent-Fourrier  B. Princeton, le sergent Wiston Bovil. Le major Pierre Holly en tournée d’inspection se casse le bras en prenant la fuite, son assistant, le soldat Guébert Jean-Louis, est mortellement atteint. Le lieutenant Serge Charles se retrouve en face de Pasquet qui l’autorise à partir. Surpris par les premières salves d’armes automatiques, il trouve refuge sous une voiture en stationnement aux Casernes Dessalines. En début de soirée, le général Flambert avait réquisitionné un détachement de soldats qui devaient prendre la direction de Saint-Marc. Les sentinelles restées aux casernes sont surprises et enfermées dans leur dortoir.

La camionnette « Malgré Tout » est arrêtée au pied de l’escalier principal. Rapidement, les assaillants transportent les armes à l’étage. Au bureau de commandement prend place le capitaine Pasquet ; dans celui de l’Intendance, le lieutenant Perpignand monte une mitraillette de 30mm. qui fait feu directement sur l’arrière du palais national.

Philippe Dominique s’affaire à lancer un maximum de grenades qui atteignent la cour en contrebas du bureau présidentiel. La tactique est de démultiplier les tirs pour laisser croire en des effectifs beaucoup plus importants. Ce but est atteint dès le milieu de la nuit. Duvalier croit avoir en face des effectifs de 200 hommes de troupe. Il pense déjà à s’enfuir. Il revêt à cet effet l’uniforme militaire kaki en vue de faciliter son abandon de la maison présidentielle. Paniqué, il sollicite et obtient l’asile diplomatique à l’ambassade de Colombie. Vers minuit, les journalistes postés à l’une des barrières avant du palais voient passer une voiture évacuant la famille présidentielle. La destination était la résidence du général Flambert d’où elle devait rejoindre l’ambassade de Colombie. Le président se terre à son bureau, il crève de peur. Il tente un appel téléphonique au bureau du général Flambert aux Casernes Dessalines, Pasquet est à la réception. Ne reconnaissant pas la voix du capitaine, il passe le téléphone au lieutenant Henry Namphy qui initie le dialogue. L’ordre du Capitaine est clair, « … nous sommes venus en pacifistes, livrez-nous le président Duvalier ». À quoi le lieutenant répond dans son bégaiement coutumier, « nous devons nous entendre là-dessus, il est à côté de moi, si vous le voulez, venez le chercher… »

Le capitaine Pasquet appelle le commandant du Pénitencier National pour lui intimer l’ordre de relaxer le lieutenant Raymond Chassagne qui purgeait une peine d’un an d’incarcération après avoir été approché par Arthur Payne lors de ses voyages de reconnaissance. Le chef de l’insurrection multiplie ses contacts avec des frères d’armes leur demandant de les rejoindre comme ils s’y étaient engagés préalablement.

«… dans nos rangs, point de traîtres… »

Pasquet hélas oubliait que certains, pourtant des militaires, ne choisissent jamais leur camp avant de connaître le vainqueur.

Vers trois heures du matin, Pasquet renouvelle son injonction à Duvalier d’abandonner le pouvoir. Le temps passe, la situation n’évolue guère. Les munitions s’amenuisent. Duvalier a armé des bandes de civils pour faire pendant à l’armée régulière, il avait auparavant pris la précaution de sortir l’arsenal des Casernes Dessalines pour les ranger sous ses ailes, au Palais National. Il s’est toujours méfié de l’Armée. Aux Casernes, le colonel Louis Roumain, assistant du chef d’Etat Major avait été fait prisonnier en début de soirée. Ligoté sur une chaise, il profite d’un moment d’inattention et se précipite à travers une fenêtre voisine; sa chute est amortie par la toiture du premier étage. Il se retrouve sur la cour des Casernes libéré de son siège. Il se précipite au bureau de Duvalier pour confirmer le nombre réduit d’assaillants.

Ragaillardis par l’information, les hommes du palais décident de contre-attaquer. Le Capitaine Jean-Baptiste Hilaire positionne une mitraillette de 50 mm et ouvre le feu sur les positions occupées par Pasquet, Dominique et Perpignand.

Deux colonnes de soldats et de civils armés par le général Flambert portent l’attaque par le Palais de Justice, et l’Hôpital Militaire où arrive en renfort une division du district de Pétion-Ville amenée par le capitaine Daniel Bauvoir récemment en contact étroit avec Pasquet. Les colonnes du pouvoir investissent à l’aube les casernes Dessalines.  Le capitaine Pasquet et ses hommes sont tués à l’exception des Américains Robert Hickey, Levan Keistein et du lieutenant Perpignand. Hickey est décimé par un soldat sur la cour de l’Hôpital Militaire, Keistein est transpercé et éliminé à l’arme blanche. Le lieutenant Perpignand est atteint au Champs de Mars en la résidence du Dr Mondestin, au coin des rues Saint-Honoré et Magloire Ambroise, à quelques mètres où jadis la Faculté de Droit le consacrait défenseur de la veuve et de l’orphelin. Les vainqueurs parcourent la capitale faisant flotter au vent une chemise blanche tâchée de sang en hurlant « nou touye yo ». Le sinistre convoi ne marchande pas ses nombreux passages devant le domicile de la sœur du lieutenant Philippe Dominique au Bas-Peu-de-Chose. À la ruelle Nazon, ajoutant l’infamie à la trahison, le capitaine Daniel Beauvoir arrose d’essence les alentours de la résidence du lieutenant Henri Perpignand où se terrent la veuve et ses enfants dont certains en bas âge. Il est arrêté net dans son entreprise macabre par le voisin, Corrado Salimbene, qui use de son autorité et de ses relations avec le président Duvalier pour ordonner à Beauvoir d’abandonner son projet macabre.

Les conséquences de l’échec

L’Armée est rebaptisée, elle devient par sa prétendue victoire sur les huit du 29 juillet les « Forces Armées d’Haïti, FAd’H ». Le pouvoir s’empresse de récompenser « ses héros ». Le général Flambert, un large pansement sur le front, est promu Général de Division ; le colonel Roumain se voit décerner l’étoile d’argent de Général de Brigade. Récompenses éphémères, les deux sont limogés six mois après. Le lieutenant Claude Raymond promu major ad valorem devient commandant de la Garde Présidentielle fondée le 15 décembre 1958, une nouvelle unité qui ne répond qu’aux ordres exclusifs du président. Une armée dans l’armée. Le 1er avril 1964, le dictateur président définira ainsi son programme de défense nationale:

« J’en veux faire une armée prête à se dévouer pour la cause duvaliériste…ce corps n’a qu’une seule âme : Duvalier, ne connaît qu’un seul chef : Duvalier, ne lutte que pour un seul destin : Duvalier au pouvoir. »

Quant au capitaine Alix Pasquet, aux Lieutenants Philippe Dominique et Henri Perpignand, ils meurent en héros, assurés de l’accomplissement de ce qu’ils estimaient être le devoir sacré du militaire : sortir l’Armée d’une emprise politicienne barbare, en revaloriser l’uniforme, sauver la Nation d’une dictature naissante, critères nobles pour lesquels se justifie le choix de lever le glaive. En engageant le combat, ils ont opté pour l’abnégation de leur vie, du salut de leur famille, de leurs ressources pour privilégier l’honneur de leur pays. Leur échec n’enlève rien à la pertinence, à la magnanimité de leurs objectifs et à la portée de leur action.

L’opération n’a certes pas abouti, car, bizarrement, l’information capitale sur le déplacement de l’arsenal vers le Palais National n’a pas été transmise. Les prétendus frères d’armes en attente sur place, spécialement ceux chargés des renseignements, ont fait cruellement défection. Ils portent l’entière responsabilité de l’échec et de la mort des militaires tombés dans les deux camps. Ils répondent toujours au tribunal de leur conscience, du trajet vers l’hécatombe de cette institution qu’ils avaient juré de défendre au péril de leur vie. À cause de leur trahison, l’Armée vassalisée a assisté à la montée des VSN (Volontaires de la Sécurité Nationale). Avec ses macoutes, le dictateur Duvalier étatise le terrorisme, le banditisme et encense les massacres d’innocents de toutes les teintes épidermiques et de tous âges.

Duvalier ne cachera plus ses intentions. Le 14 juin 1964, il officialisera ses macoutes. « Faites défiler martialement la milice civile. Que ses éléments ne craignent jamais de faire le coup de feu quand il le faut et qu’ils donnent pleine satisfaction au Président de la République toujours avec la même flamme, la même énergie, la même sauvagerie, parce que vous n’avez pas été à l’École Militaire. »

Suite au complot qui devait aboutir le 10 avril 1963 impliquant les colonels Lionel Honorat, Kern Delince et Charles Turnier et à la faveur de la journée noire du 26 avril 1963, la machine répressive s’en prend aux officiers en exercice qui ne se plient pas aux caprices du tyran. Certains militaires reviennent juste d’un tournoi panaméricain de tir où ils ont brillamment défendu les couleurs nationales. Ils n’ont pas été épargnés même en reconnaissance de leurs récentes performances. La famille du lieutenant François Benoît en sa résidence de Bois Verna, des membres du personnel, des visiteurs sont lâchement abattus, la maison est brûlée ; son fils Gérald âgé de 18 mois est enlevé par un semeur de deuil répondant au nom de Max Dominique. Les membres retraités des 8e et 9e promotions de l’ancienne Académie Militaire ont été décimés. Ils périrent au Fort Dimanche renommé Fò Lan Mò par la dérision populaire. C’est la rafle la plus terrible de cadres de militaires en exercice et retraités de toute notre histoire. En cette seule année 1963, sont aussi détruits les principes de l’Institution Militaire. Les « forces » armées sont désormais au service exclusif du dictateur et seront utilisées pour contrer les complots et entretenir le climat de terreur. Cette dernière fonction est conjointement et servilement menée avec les tontons macoutes. L’Académie Militaire est fermée ; plus aucun besoin de militaires de métier ; au tyran, il faut des hommes en armes, des militants … duvaliéristes.

Ce programme d’abêtissement ne consent aucune exception, même pour des serviteurs zélés. Nombre de ces militaires avaient les mains maculées du sang de familles innocentes comme à Jérémie, la ville martyre en 1964. Duvalier, le 8 juin 1967, fera exécuter par leurs frères d’armes  19 officiers soupçonnés entre autres motifs d’être de connivence avec le Capitaine Max Dominique, cet incendiaire, tueur et preneur d’otage, devenu gendre du tyran par convoitise de la fonction présidentielle. Le 24 avril 1970, les Garde-Côtes se soulèvent contre le pouvoir. De leur base de Bizoton, ils prennent le large à bord des vaisseaux G.C 10 J.J. Dessalines, G.C 9 Vertières et GC 8 La Crête à Pierrot d’où ils ouvrent une canonnade contre le Palais National. Après 3 jours, faute de nourriture et de munitions, ils accostent à la base américaine de Guantanamo pour un ravitaillement en eau et provisions alimentaires, puis la marine militaire des Etats Unis les conduit à Puerto-Rico.

Quelques mois plus tard, Duvalier, sévèrement malade, organise sa succession. Le tyran offre alors la preuve de son profond mépris pour Haïti en faisant choix d’un gosse sans aptitudes, sans préparation, sans talent pour présider aux destinées du pays. Qui mieux que lui connaît les capacités de cet adolescent à moins d’avoir été beaucoup trop affairé à faire disparaître et à tuer ceux des autres? Partir et laisser ne serait-ce qu’un souffle de vie, un brin de bonheur, un espoir de progrès à ce coin de terre ne lui est d’aucune priorité. Papa doc choisit son fiston pour le seul fait de son nom. La présidence à vie de toute évidence ne suffit plus à son appétit ; il veut garder le pouvoir au-delà de la mort. En accédant à la plus importante fonction de la République, devenue ce 22 avril 1971 une république héréditaire, Jean-Claude Duvalier n’a que son nom inscrit sur un bout de papier faisant office de curriculum vitae.

Il est Duvalier, et rien d’autre.

Au crépuscule de sa présidence à vie, le 31 janvier 1986, Duvalier fils renouvelle sa compréhension de son héritage. «  Pitit tig se tig », s’exclame-t-il. Tigre en papier, il ne dure qu’une semaine de plus. Le 7 février, dépossédé d’une partie de son legs, il s’exile en France. À l’exemple de papa, l’héritage était de manière méthodique et continue déposé en Suisse. C’est là qu’enfin le nom du fils servira à une juste cause. Il sera mis à profit pour parrainer une loi nouvelle régissant l’argent détourné par les dictateurs que le secret des arrangements bancaires jusqu’ici protégeait. Le fils meurt sans laisser d’héritage autre que cette la loi suisse si prometteuse pour l’équité dans le monde. Haïti bénéficiera-t-elle justement un jour de la loi Duvalier ?

En avril 1971, les duvaliéristes dits de la première heure avaient des pincements au cœur, eux qui attendaient leur tour, mais, bon gré mal gré, ils s’accommodaient de la passation papa – « pitit ». La permanence du pouvoir à vie, pour tous les temps comme ils disaient, gardera grandes ouvertes les portes de la continuité. Il n’était pas mort le temps des abus, des meurtres, des gabegies, vols, corruptions, concussions…

Pour assurer la transition, un pion de la vieille garde, revenait en fonction, cette fois au Quartier Général. Le colonel Claude Raymond était placé aux commandes des « forces » armées d’Haïti en décembre 1970 pour garantir la viabilité de la courte passe du père à son fils. L’armée d’Haïti vassalisée allait servir un prénom boursouflé, nasillard avec une égale soumission, une lâche mais fervente ardeur ô combien intéressée.

À la chute des Duvalier en 1986, elle prétendait pouvoir se porter garante des intérêts nationaux.  Le pays a souffert des ambitions de hauts gradés affairistes dont les massacres de Jean-Rabel, celui des électeurs du 29 novembre 1987 et d’une cascade de coups d’État. Puis l’Armée, du moins ce qui en restait, offrit le spectacle hideux des affrontements fratricides entre les troupes de la Garde Présidentielle et celles des Casernes Dessalines le samedi 1er avril 1989, connus aussi sous le label de «la guerre d’avril ». La descente aux enfers s’ accélérera avec le général-président Avril et son sergent Joseph Hébreux en ce temps où des officiers étaient ficelés et jetés en sous-vêtements aux portes du Quartier General. La chaîne de commandement rompue, le principe de la hiérarchie vola en éclats ; les funérailles des «Forces Armées d’Haïti» furent chantées par le prêtre président Jean-Bertrand Aristide avec la complaisante bénédiction de la communauté internationale.

Notre message

Soixante-et-une années se sont écoulées depuis cette tragédie et ses conséquences néfastes pour notre Pays. Nous offrons la geste du capitaine Alix Paquet, des lieutenants Philippe Dominique et Henri Perpignand comme exemple d’altruisme pour élever notre Haïti en danger de mort.

Trois Haïtiens ont offert leur vie pour sauver notre nation du gouffre dans lequel François Duvalier et ses sbires allaient le précipiter.

Trois Haïtiens opposés à la direction que prenait l’Armée d’Haïti ont payé de leur vie pour avoir tenté de redresser les dérives de l’institution.

Si la mort est la fin de l’homme, alors ils ont échoué.

Si la mort dans l’honneur est valorisante, ils sont tombés la tête haute pour avoir refusé l’inacceptable.

Nous pensons aujourd’hui que leur sang doit continuer d’ensemencer les chemins de l’espoir même contre tout espoir. Notre Haïti ne doit pas mourir. Ce qui doit mourir, ce sont la haine, le préjugé de couleur, les inégalités, l’injustice et leurs corollaires.

La haine nous a dressés les uns contre les autres depuis l’aube de notre histoire. Elle se manifeste encore.

Le préjugé de couleur reste la constante de l’incapacité de nous prendre en main et de gérer tant nos similitudes que nos différences.

Les inégalités sont la résultante de l’aveuglement qui pousse à refuser à l’autre Haïtien la possibilité d’exister et d’être aussi un vecteur de progrès.

L’injustice reste le levier qui continue de soulever ces comportements inadmissibles.

Les familles Pasquet, Dominique, Perpignand ravivent le souvenir de leurs proches. Elles reconnaissent ne pas détenir l’exclusivité de la douleur. Aussi, elles associent à ce devoir de mémoire tous les héros qui ont soulevé le glaive de la dignité, toutes les victimes innocentes et jusqu’ici anonymes pour la plupart, enlevées à l’amour des leurs. Elles se prosternent devant les soldats du groupe de libération mais aussi devant ceux tombés pour la défense du camp adverse. En militaires, ils ont obéi aux ordres de leurs chefs hiérarchiques. La discipline de l’Armée ne peut souffrir d’alternative. Par contre sont condamnables les auteurs de ces directives qui ont défiguré Haïti. Nos familles resteront toujours affligées de la trahison de ceux qui s’étaient engagés à rejoindre les libérateurs. Leur manque de courage et le non-respect de leur mot d’honneur jettent encore l’opprobre contre eux.

Nos familles implorent la nation de raviver la flamme des soldats dont les noms sont évoqués ici pour faire revivre l’union. Ils sont tombés certes de part et d’autre de la vérité, mais tous au champ d’honneur. Nous citons :

les capitaines Nazaire et Pasquet ;

les lieutenants Champagne, Dominique, Édouard, François, Léveillé, Perpignand ;

le sergent Bovil ;

le soldat Jean-Louis…

Si, au 29 juillet, Pasquet, Dominique et Perpignand avaient frôlé la réussite, d’autres sont venus et ont essayé avec autant de fierté et de bravoure.  Leurs noms ne peuvent plus s’accommoder de l’amnésie collective : héritage encore vivant du duvaliérisme.

Nous prions les familles de Robert Hickey, Dany Jones, Levan Keistein, Arthur T. Payne, et Joe Walker de bien vouloir accepter le témoignage de notre reconnaissance.

Que vivent nos valeureux soldats sur cette terre fructifiée du sang de leur héroïsme !

« Pour le Drapeau, pour la Patrie »

29 juillet 2019

Credit: Le Nouvelliste

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