Croiser ce vieux pick-up Isuzu sur le trottoir de Delmas m’a glacé le sang. L’inscription « BIBLIO TAP-TAP » se détache encore en lettres majeures sur le haut du pare-brise, comme une balafre sur la carrosserie. En dessous, une ancienne plaque d’immatriculation d’État, patinée par le temps et la poussière, rappelle son ancienne vocation publique. Mais ce jour-là, pas d’enfants qui courent autour, pas de caisses de livres étalées sous une bâche, pas d’ateliers de lecture improvisés au milieu du bruit de la rue. Le véhicule semblait réquisitionné pour un cortège funèbre. Une triste et terrible ironie : cette voiture, qui transportait autrefois la vie, l’imaginaire, la mémoire et l’espoir dans nos quartiers populaires, est aujourd’hui devenue l’utilitaire errant d’un projet qu’on a laissé crever au bord de la route.

Pour l’ancien animateur du Biblio Tap-Tap de l’Ouest et le journaliste culturel que je suis, la vision de cette carcasse roulante n’est pas une simple récréation nostalgique. C’est un serrement de cœur viscéral. C’est une colère noire.

Pendant des années, cette initiative portée au départ par Bibliothèques Sans Frontières (BSF) et ses partenaires locaux — la FOKAL (Fondation Connaissance et Liberté), la Bibliothèque Nationale d’Haïti (BNH) et la Direction Nationale du Livre (DNL) — a accompli des miracles de proximité. Trois Biblio Tap-Tap sillonnaient le territoire : un dans le Nord, un dans le Centre, un dans l’Ouest. À leur bord, une mécanique bien huilée : un chauffeur, deux animateurs passionnés, des étagères adaptées et des milliers de bouquins prêts à être feuilletés par des mains avides de savoir. Notre mission tenait d’une forme d’engagement presque sacré : démocratiser l’accès au livre là où les murs des bibliothèques physiques n’avaient jamais pu s’élever. De Santo à Martissant, de Gressier au Champ de Mars, en passant par Canapé-Vert et les ruelles serrées de Bas-Peu-de-Chose, nous apportions un espace de liberté intellectuelle au cœur des zones les plus vulnérables.

Le plan initial ne manquait pourtant ni de cohérence ni d’ambition durable. Une fois la phase d’accompagnement de BSF achevée, les institutions locales devaient prendre le relais en toute autonomie. Le transfert était acté : la DNL, la BNH et la FOKAL devaient chacune récupérer un véhicule et intégrer cette flotte mobile dans une véritable politique publique de lecture.

Mais dans notre République, les plus beaux projets s’effondrent dès que les projecteurs de la coopération internationale s’éteignent. Seule la FOKAL a tenu sa promesse avec une résilience qui force le respect, maintenant les animations sur le terrain jusqu’à ce que les vagues de violence récentes et la destruction de ses locaux sur l’avenue Christophe ne viennent brutalement paralyser ses opérations. Du côté des instances étatiques, le désengagement a été immédiat, cynique et sans appel. Aucune vision, aucune ligne budgétaire préservée, aucun suivi.

Pourtant, l’utopiste en moi avait osé rêver un tout autre scénario. Je voyais déjà cette flotte s’agrandir, essaimer dans nos provinces, répondre aux appels pressants de tant de villes et de sections communales qui réclamaient désespérément leurs propres cabines de lecture. Mais pour nos décideurs publics, le livre est un luxe superflu, une charge inutile. Un enfant qui lit ne produit pas de dividende politique immédiat. Une population qui pense dérange. Alors on laisse pourrir, on délaisse, et on finit par recycler les outils de l’émancipation en camionnettes de débarras ou en véhicules de deuil.

Ce que j’ai immortalisé aujourd’hui à Delmas n’est pas simplement l’image d’un véhicule vétuste garé sur un trottoir. C’est la métaphore exacte de l’État haïtien : une coquille vide qui a renoncé à ses missions fondamentales, incapable d’entretenir ce qu’on lui a légué. Le Biblio Tap-Tap devait continuer de faire voyager l’esprit de nos enfants ; nos dirigeants ont préféré lui faire conduire nos propres obsèques culturelles.

@Ricardo Tcardo Nicolas

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