Et si nous arrêtions de parler de la jeunesse comme d’un problème pour commencer à la considérer comme une partie de la solution ?
Le 12 août n’est pas simplement une date inscrite dans le calendrier international.
La Journée internationale de la jeunesse devrait être un moment de réflexion, de questionnement et surtout de responsabilité.
Car derrière le mot « jeunesse », il y a des millions de visages, de rêves, de combats, de talents et d’ambitions.
Il y a le jeune qui étudie malgré les difficultés.
Celui qui entreprend avec presque rien.
Celle qui rêve de devenir médecin, ingénieure, enseignante, diplomate, journaliste ou entrepreneure.
Celui qui développe une solution technologique depuis une petite ville.
Celle qui s’engage dans sa communauté sans attendre un salaire.
Et il y a aussi celui qui possède du talent, mais qui n’a jamais eu accès à l’opportunité qui aurait pu lui permettre de le démontrer.
C’est là que commence notre véritable débat.
Nous ne pouvons pas demander à une génération de construire l’avenir d’un pays tout en lui refusant les moyens de se préparer à cet avenir.
La jeunesse ne demande pas la pitié. Elle demande l’équité
Il existe une différence fondamentale entre donner quelque chose à quelqu’un et lui donner les mêmes chances qu’aux autres.
La jeunesse ne devrait pas être obligée de mendier une opportunité.
Elle devrait pouvoir la rencontrer.
Trop souvent, la réussite d’un jeune dépend encore de son lieu de naissance, de ses ressources familiales, de son réseau, de son sexe, de son quartier, de son accès à une bonne école ou simplement de la personne qu’il connaît.
C’est une injustice silencieuse.
Elle ne fait pas toujours la une des journaux.
Elle ne produit pas nécessairement de grandes manifestations.
Mais elle détruit progressivement des rêves.
En Haïti, les inégalités d’accès à l’éducation sont documentées depuis longtemps. La Banque mondiale a notamment relevé que le coût de la scolarité, des livres, des uniformes et du transport constitue un obstacle majeur pour de nombreuses familles, alors que plus de 80 % des élèves du primaire fréquentaient des écoles non publiques dans les données citées par l’institution. (Banque Mondiale)
Cela signifie quelque chose de simple :
Deux enfants peuvent avoir exactement le même potentiel, mais ne pas avoir la même possibilité de le transformer en réussite.
Et lorsque cela arrive, ce n’est pas le talent qui manque.
C’est l’équité.
La discrimination contre un jeune ne commence pas toujours par une insulte
La discrimination peut prendre des formes beaucoup plus discrètes.
Elle peut être dans le refus d’écouter un jeune parce qu’il est « trop jeune ».
Elle peut être dans une sélection basée sur les relations plutôt que sur les compétences.
Elle peut être dans l’idée qu’une jeune femme ne serait pas suffisamment capable de diriger.
Elle peut être dans l’exclusion d’un jeune vivant dans une zone rurale.
Elle peut être dans l’absence d’accessibilité pour un jeune vivant avec un handicap.
Elle peut être dans la différence de traitement entre celui qui possède les moyens financiers et celui qui ne les possède pas.
Elle peut même être dans cette phrase que nous entendons trop souvent :
« Tu es jeune, tu comprendras plus tard. »
Mais comment une génération peut-elle apprendre à diriger si on lui interdit systématiquement de participer aux décisions ?
Les Nations Unies insistent justement sur la nécessité d’une participation significative des jeunes dans la prise de décision et dans la construction de sociétés inclusives.
La jeunesse ne doit donc pas être invitée uniquement lorsqu’il faut remplir une salle, applaudir un discours ou apparaître sur une photographie.
Elle doit être présente lorsque les décisions sont prises.
L’excellence ne devrait jamais être condamnée par le manque d’opportunités
Il existe partout en Haïti des jeunes extraordinaires.
Des jeunes qui savent coder.
Des jeunes qui créent des entreprises.
Des jeunes qui étudient les sciences.
Des jeunes qui défendent l’environnement.
Des jeunes qui s’engagent dans la gouvernance.
Des jeunes qui parlent plusieurs langues.
Des jeunes qui représentent Haïti dans des compétitions internationales.
Des jeunes qui travaillent dans des organisations nationales et internationales.
Des jeunes qui développent des projets sociaux sans financement important.
Des jeunes qui se lèvent chaque matin avec une seule conviction :
« Je veux faire quelque chose de grand avec ma vie. »
Mais l’excellence ne suffit pas toujours.
Il faut aussi un environnement capable de la reconnaître.
Parce qu’un pays peut perdre un excellent ingénieur simplement parce qu’il n’a pas eu accès à la bonne formation.
Il peut perdre une excellente entrepreneure parce qu’elle n’a jamais obtenu de financement.
Il peut perdre un futur grand diplomate parce qu’il n’a pas pu terminer ses études.
Il peut perdre un futur dirigeant parce qu’il n’a jamais eu la possibilité de participer à la vie publique.
Le talent ignoré est une richesse nationale gaspillée.
Une jeunesse mal préparée ne peut pas porter correctement le poids d’un pays
Il faut cependant être honnête.
Défendre la jeunesse ne signifie pas dire que tous les jeunes sont automatiquement prêts à diriger.
Non.
La jeunesse doit être préparée au leadership.
Diriger un pays demande des compétences.
Il faut connaître l’histoire.
Comprendre les institutions.
Maîtriser les outils numériques.
Comprendre l’économie.
Connaître les politiques publiques.
Savoir dialoguer.
Savoir négocier.
Savoir gérer un budget.
Comprendre les enjeux environnementaux.
Développer une culture démocratique.
Savoir distinguer l’intérêt collectif de l’intérêt personnel.
Et surtout, développer une véritable éthique de responsabilité.
L’éducation ne doit donc pas seulement produire des diplômés.
Elle doit produire des citoyens capables de réfléchir, de créer, de servir et de diriger.
La Convention relative aux droits de l’enfant rappelle d’ailleurs que l’éducation doit contribuer au développement des capacités et des talents de l’enfant et préparer à une vie responsable dans une société libre, dans un esprit de paix, de tolérance et d’égalité.
Le véritable luxe d’un pays, ce n’est pas seulement son pétrole, son or ou ses ressources naturelles
Le véritable capital d’un pays, ce sont ses femmes et ses hommes.
Et parmi eux, sa jeunesse.
Un pays qui possède des ressources naturelles mais qui ne développe pas son capital humain reste vulnérable.
À l’inverse, une société qui investit dans l’éducation, la connaissance, l’innovation, la citoyenneté et le leadership peut transformer profondément son avenir.
La Banque mondiale souligne depuis plusieurs années que la lutte durable contre la pauvreté en Haïti passe notamment par l’investissement dans les personnes, l’amélioration des opportunités économiques et la protection des populations vulnérables.
C’est pourquoi la question de la jeunesse n’est pas une question secondaire.
C’est une question nationale.
Quand un jeune abandonne son rêve, c’est toute la société qui perd quelque chose
Pensons à un jeune qui voulait devenir médecin mais qui n’a pas pu poursuivre ses études.
À une jeune fille brillante qui abandonne l’école parce que sa famille n’a plus les moyens.
À un jeune entrepreneur qui possède une excellente idée mais qui ne trouve aucun accompagnement.
À un étudiant qui possède des compétences numériques mais qui ne dispose pas d’un ordinateur ni d’une connexion suffisante.
À un jeune déplacé qui doit recommencer sa vie ailleurs.
Ces histoires ne sont pas simplement individuelles.
Elles représentent des pertes collectives.
L’UNICEF a encore documenté récemment la situation de jeunes Haïtiens dont l’éducation a été interrompue par les déplacements liés à la violence. Dans l’un de ses témoignages, une adolescente déplacée a pu reprendre ses études grâce à des cours de rattrapage et continue de nourrir l’ambition d’aider d’autres enfants et jeunes.
Cette histoire nous rappelle une chose essentielle :
Même dans les circonstances les plus difficiles, le potentiel demeure.
Notre responsabilité est de créer les conditions permettant à ce potentiel de survivre.
Nous devons empêcher que l’exclusion transforme la frustration en désespoir
Lorsqu’un jeune ne voit aucune porte ouverte devant lui, la frustration peut devenir dangereuse.
Lorsqu’un jeune ne trouve ni école accessible, ni emploi, ni espace d’expression, ni possibilité de participer à la vie de son pays, il peut finir par croire que la société n’a aucune place pour lui.
C’est particulièrement préoccupant dans un contexte où les enfants et les jeunes haïtiens sont exposés à la violence.
En juillet 2025, le Gouvernement haïtien et l’UNICEF ont lancé le programme PREJEUNES pour prévenir et combattre le recrutement d’enfants et de jeunes par les groupes armés et accompagner leur réhabilitation.
Ce genre d’initiative nous rappelle une vérité difficile :
Protéger la jeunesse ne signifie pas uniquement la protéger de la violence. Il faut aussi lui donner quelque chose à protéger : son avenir.
Un jeune qui possède une éducation, une compétence, un projet, une ambition et une perspective d’avenir a davantage de raisons de croire en lui-même et en sa société.
Nous devons passer d’une jeunesse spectatrice à une jeunesse actrice
Il est temps de changer notre vocabulaire.
Ne disons plus seulement :
« Les jeunes sont l’avenir. »
Disons aussi :
« Les jeunes sont le présent. »
Parce que la jeunesse participe déjà à la société.
Elle crée.
Elle entreprend.
Elle enseigne.
Elle soigne.
Elle informe.
Elle innove.
Elle organise.
Elle défend ses communautés.
Elle construit des associations.
Elle utilise la technologie pour résoudre des problèmes.
Elle porte des idées nouvelles.
Les Nations Unies considèrent justement les jeunes comme des partenaires essentiels du développement et soulignent leur capacité à transformer les objectifs internationaux en actions locales.
La question n’est donc plus :
« Que pouvons-nous faire pour les jeunes ? »
La question doit devenir :
« Que pouvons-nous construire avec les jeunes ? »
Haïti possède une jeunesse capable de construire un paradis de référence
Je refuse de croire que notre pays est condamné à rester prisonnier de ses difficultés.
Je refuse également de réduire Haïti à ses crises.
Haïti possède une histoire.
Une culture.
Une créativité exceptionnelle.
Une diaspora considérable.
Des entrepreneurs.
Des chercheurs.
Des artistes.
Des enseignants.
Des ingénieurs.
Des agronomes.
Des médecins.
Des juristes.
Des politologues.
Des journalistes.
Des innovateurs.
Des activistes.
Et surtout :
une jeunesse qui veut encore croire qu’un autre avenir est possible.
Mais pour transformer cette possibilité en réalité, nous devons construire une jeunesse mieux équipée.
Équipée de connaissances.
Équipée de compétences numériques.
Équipée d’une conscience citoyenne.
Équipée d’une culture démocratique.
Équipée d’une capacité entrepreneuriale.
Équipée d’une conscience environnementale.
Équipée d’un esprit critique.
Équipée d’une culture du travail.
Équipée surtout d’une éthique du service public.
Former un jeune, ce n’est pas seulement lui donner un métier
Former un jeune, c’est lui apprendre à penser.
À questionner.
À analyser.
À écouter.
À respecter la différence.
À défendre ses droits sans violer ceux des autres.
À exercer son pouvoir sans devenir oppresseur.
À réussir sans mépriser celui qui réussit moins vite.
À servir sans chercher constamment une récompense.
À diriger sans humilier.
À gagner sans écraser.
Voilà le type de leadership dont Haïti a besoin.
Nous ne devons pas seulement préparer une génération à occuper des postes.
Nous devons préparer une génération à assumer des responsabilités.
Car un titre ne fait pas un leader.
Une fonction ne fait pas un leader.
Un diplôme ne fait pas automatiquement un leader.
La capacité à servir l’intérêt collectif fait le leader.
Aux institutions : ouvrez les portes
Aux institutions publiques.
Aux entreprises.
Aux universités.
Aux organisations internationales.
Aux organisations de la société civile.
Aux collectivités territoriales.
Aux médias.
Aux responsables politiques.
Le message est simple :
Ne demandez pas seulement aux jeunes de participer. Créez les conditions pour qu’ils puissent réellement participer.
Donnez-leur des espaces.
Des formations.
Des responsabilités.
Des stages.
Des financements.
Des programmes de mentorat.
Des plateformes d’expression.
Des possibilités d’innovation.
Des mécanismes de participation citoyenne.
Et surtout, acceptez de leur faire confiance.
Parce qu’une société qui refuse de faire confiance à sa jeunesse prépare inconsciemment sa propre succession dans l’incertitude.
Aux jeunes : notre génération doit également prendre ses responsabilités
Mais ce plaidoyer ne doit pas être un discours à sens unique.
Nous devons également nous regarder dans le miroir.
Nous ne pouvons pas réclamer des responsabilités sans accepter la discipline qu’elles exigent.
Nous ne pouvons pas réclamer le changement sans changer nos propres comportements.
Nous ne pouvons pas demander une meilleure gouvernance tout en reproduisant les mêmes pratiques que nous dénonçons.
Nous ne pouvons pas condamner la corruption et accepter de petites corruptions lorsqu’elles nous arrangent.
Nous ne pouvons pas demander le respect tout en refusant de respecter ceux qui pensent différemment.
Notre génération doit devenir la génération de la compétence, de l’intégrité, de la responsabilité et du service.
Le futur paradis de référence que nous voulons ne se construira pas avec des discours
Il se construira avec des écoles.
Avec des bibliothèques.
Avec des laboratoires.
Avec des centres de formation.
Avec des entreprises.
Avec des infrastructures numériques.
Avec des institutions fortes.
Avec des collectivités locales capables d’écouter leurs citoyens.
Avec des jeunes dans les espaces de décision.
Avec des femmes et des hommes compétents dans l’administration publique.
Avec une justice accessible.
Avec une culture de l’innovation.
Avec une protection réelle de l’environnement.
Avec une génération capable de regarder au-delà de ses intérêts personnels.
Le paradis de référence dont nous rêvons ne descendra pas du ciel.
Nous devrons le construire.
Des contextes différents, des aspirations communes
La photographie qui accompagne cette réflexion montre deux jeunes, deux parcours, deux réalités.
Mais derrière ces différences, il existe quelque chose de commun :
l’ambition de contribuer.
C’est peut-être cela, le véritable message de cette Journée internationale de la jeunesse.
Nous pouvons venir de quartiers différents.
De villes différentes.
De familles différentes.
De milieux sociaux différents.
Avoir des parcours différents.
Des compétences différentes.
Des opinions différentes.
Mais nous pouvons partager une même aspiration :
voir notre société devenir meilleure.
C’est pourquoi la différence ne devrait pas être une raison d’exclusion.
Elle devrait être une richesse.
Notre génération n’a pas besoin qu’on lui promette le paradis. Elle a besoin qu’on lui donne les outils pour le construire
À l’occasion de cette Journée internationale de la jeunesse, mon message est donc simple :
Ne nous contentez pas de nous célébrer.
Écoutez-nous.
Formez-nous.
Faites-nous confiance.
Donnez-nous des responsabilités.
Évaluez-nous sur nos compétences.
Combattez les discriminations qui nous empêchent d’avancer.
Créez des opportunités équitables.
Protégez nos écoles.
Encouragez nos entreprises.
Soutenez nos innovations.
Ouvrez les espaces de décision.
Et surtout, permettez à chaque jeune, quel que soit son milieu, de pouvoir dire :
« J’ai une chance de réussir dans mon propre pays. »
Parce qu’un jour, ceux que nous appelons aujourd’hui « les jeunes » seront ceux qui administreront nos institutions, dirigeront nos entreprises, enseigneront dans nos universités, soigneront nos populations, élaboreront nos politiques publiques et prendront les décisions qui façonneront le pays.
La question n’est donc pas de savoir si la jeunesse dirigera.
Elle dirigera.
La véritable question est :
Quelle jeunesse sommes-nous en train de préparer à diriger ?
Une jeunesse frustrée par l’exclusion ?
Une jeunesse divisée par les discriminations ?
Une jeunesse abandonnée face aux inégalités ?
Ou une jeunesse instruite, compétente, consciente, citoyenne, innovante, responsable et profondément attachée à l’intérêt collectif ?
Le choix que nous faisons aujourd’hui déterminera le pays que nous laisserons demain.
En cette Journée internationale de la jeunesse, célébrons donc moins les jeunes pour ce qu’ils représentent symboliquement et investissons davantage dans ce qu’ils peuvent réellement devenir.
Car la jeunesse n’est pas une décoration du présent.
Elle est la force qui peut transformer le futur.
Et si nous voulons réellement faire d’Haïti un paradis de référence, alors commençons par donner à sa jeunesse les outils, les connaissances, les opportunités et la confiance nécessaires pour le construire.
À une jeunesse différente par ses contextes, mais commune par ses aspirations : le temps n’est plus seulement de rêver.
Le temps est de se préparer. De participer. D’agir. Et de construire.
Jean Gardy Charles (JGC)
Jeunesse • Gouvernance • Citoyenneté
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